Intelligence artificielle
L’IA: menace ou révolution pour l’éducation québécoise?
Auteur
Hugues Foltz
L’arrivée fulgurante de l’intelligence artificielle générative dans nos vies bouleverse déjà de nombreux secteurs et l’éducation n’y échappe pas.
Ce qui semblait relever de la science-fiction il y a à peine quelques années est désormais à portée de clic pour tous les élèves du Québec. En quelques secondes, un étudiant peut générer un essai argumentatif, résoudre un problème complexe ou reformuler un texte selon les critères demandés. Ces technologies transforment non seulement la manière d’apprendre, mais aussi la nature même de ce que l’on attend des élèves. Face à cela, le système d’éducation québécois semble mal préparé, pris entre la tentation de réprimer l’usage de ces outils et l’incapacité de les encadrer efficacement.
Mais doit-on vraiment voir cette nouvelle réalité comme une menace? Ou au contraire, comme une opportunité inédite d’apprendre mieux, plus vite et plus intelligemment?
Un exemple frappant vient de l’étranger. En Chine, certains des plus grands fournisseurs d’IA générative, dont DeepSeek et Alibaba Qwen, ont pris la décision au printemps 2025 de fermer temporairement leurs services pendant la période des examens nationaux. Dans certains cas, ces plateformes ont non seulement suspendu l’accès à leurs agents conversationnels («chatbots»), mais ont également désactivé les fonctionnalités de reconnaissance d’images et de questions-réponses. Ce geste visait à empêcher les étudiants de tricher à grande échelle, protégeant ainsi l’intégrité du processus d’évaluation, considéré comme sacré dans la société chinoise. Il démontre à quel point ces outils peuvent influencer le cœur même de l’expérience éducative. Il démontre à quel point ces outils peuvent influencer le cœur même de l’expérience scolaire: l’évaluation. Une idée qu’il serait si simple à appliquer chez nous, non?
Pendant ce temps, ici, nos universités et collèges restent largement désarmés face à cette vague technologique. Les enseignants n’ont pas d’outils standardisés pour détecter l’usage de l’IA, et les chartes ou politiques institutionnelles peinent à suivre le rythme. Résultat: confusion, inégalités, et souvent… silence. Certains enseignants choisissent de faire confiance à leurs élèves, d’autres tentent d’interdire l’IA complètement tandis que plusieurs se retrouvent simplement démunis, ne sachant comment réagir face à ce changement de paradigme.
Penser qu’on pourra interdire ou bloquer l’IA générative, c’est nier la réalité. L’évolution est amorcée, irréversible et exponentielle. Ce n’est plus une question de choix technologique, mais de choix pédagogique. L’école doit s’adapter à un monde où l’information est accessible, synthétisable et modulable à volonté. Interdire l’IA à l’école, c’est comme interdire les calculatrices dans les années 80. Ce n’est pas seulement inefficace, c’est contre-productif. Plutôt que de chercher à bannir l’outil, il faut apprendre à l’intégrer intelligemment. Comme toute technologie, l’IA n’est ni bonne ni mauvaise en soi: tout dépend de la façon dont on s’en sert.
Trois axes de changements
Pour répondre à ce bouleversement, le Québec doit selon moi amorcer une transformation profonde de son approche éducative. À priori, j’y vois déjà trois chantiers majeurs à débuter rapidement, chacun impliquant une modernisation de nos pratiques et un changement culturel important dans nos institutions.
1. Repenser nos méthodes d’évaluation
L’IA rend obsolètes de nombreuses formes d’évaluation classiques. Il est donc temps de privilégier des approches plus humaines, nuancées et contextualisées. Les évaluations orales permettent de vérifier la compréhension réelle, les projets pratiques poussent à l’application concrète des connaissances et les comparatifs entre productions humaines et celles générées par l’IA stimulent l’esprit critique. On pourrait même aller plus loin: demander aux élèves d’expliquer pourquoi une réponse générée par l’IA est inexacte ou incomplète, ou comment ils l’amélioreraient.
2. Outiller les enseignants dès maintenant
Le ministère de l’Éducation et les institutions scolaires doivent offrir des formations continues sur les usages de l’IA, ses limites, ses risques et son potentiel pédagogique. Ces formations doivent être pratiques, concrètes et accompagnées de ressources faciles d’accès: grilles d’évaluation adaptées, exemples de bonnes pratiques et espaces d’échange entre enseignants. Il faut aussi créer une culture de l’expérimentation: permettre aux enseignants d’essayer, de se tromper et d’apprendre ensemble.
3. Encourager l’innovation pédagogique
L’IA peut devenir un levier extraordinaire pour rendre l’école plus engageante, plus adaptée et plus inclusive. Des tuteurs IA personnalisés peuvent répondre aux besoins spécifiques des élèves en difficulté, les plateformes de co-écriture encouragent la collaboration humain-machine, et les simulateurs d’entretien (des outils qui permettent aux élèves de s’exercer à des dialogues oraux réalistes, comme des entrevues ou des présentations) développent les compétences orales et sociales. De plus, les assistants IA peuvent soutenir les élèves à besoins particuliers. Ce ne sont plus des idées futuristes, ce sont des outils déjà disponibles que d’autres pays explorent activement, dont certaines des plus grandes universités telles que le MIT et Stanford.
Repenser l’éducation à l’ère de l’IA
Dans ce contexte, il devient clair que l’IA ne doit pas être vue comme une menace, mais bien comme une opportunité de redéfinir ce que signifie «apprendre» au 21e siècle. Nous devons revoir nos objectifs: non plus former des élèves qui savent tout, mais des jeunes capables de naviguer dans un monde complexe, incertain et en constante évolution. L’apprentissage ne peut plus se limiter à mémoriser des faits. Pour une éducation qui évolue avec son temps, on doit miser sur:
- La capacité à formuler les bonnes questions;
- Le développement d’un jugement critique face aux réponses générées par l’IA;
- La créativité, la curiosité et la collaboration, des compétences fondamentalement humaines.
Face à cela, le système d’éducation québécois ne peut pas se contenter de demi-mesures. Il doit embrasser ce changement, former ses acteurs, repenser ses outils et surtout, faire preuve de vision. Il s’agit d’une occasion historique pour repenser l’école non pas en fonction de ce qu’elle a toujours été, mais en fonction de ce qu’elle peut devenir. Une école qui ne forme pas seulement des diplômés, mais des citoyens aptes à cohabiter avec l’intelligence artificielle, à la critiquer, à la bonifier et à l’utiliser de manière responsable.
Alors non, l’IA n’est pas la fin de l’éducation. C’est peut-être même son renouveau. À condition que nous ayons le courage, collectivement, de revoir nos méthodes, nos attentes et notre vision de ce que veut dire «apprendre» dans un monde en transformation rapide.